Sur les fiches professionnelles de cascade, les aptitudes sont listées les unes sous les autres, dans le même corps de texte, comme si elles étaient de même nature. Sur la mienne, on lit : câblage, chute au sol, chute d'escalier, chute de hauteur, combat chorégraphique, parkour, plongée sous-marine, torche humaine. Trois de ces lignes contiennent le mot chute et beaucoup de gens en concluent que c'est trois fois la même compétence, avec une hauteur qui augmente.
Ce sont trois métiers. Ils ne s'apprennent pas dans le même ordre, ne se répètent pas de la même façon et ne se ratent pas de la même façon.
La chute au sol
C'est la plus fréquente, la moins spectaculaire et celle qui blesse le plus de monde.
Une chute au sol, c'est tomber de sa propre hauteur : recevoir un coup et partir en arrière, être poussée contre un mur, glisser, s'effondrer. Il n'y a ni harnais, ni tapis visible, ni matériel. Il y a un sol, souvent en béton, parfois mouillé, presque toujours celui du décor réel.
Ce qui la rend difficile, c'est justement l'absence de dispositif. Toute la sécurité est dans la technique : répartir le contact sur une grande surface plutôt que sur un point, ne jamais arriver sur un coude, un genou ou un poignet, et surtout garder la tête loin du sol, ce qui est exactement l'inverse de ce que fait un corps qui tombe pour de vrai.
Ce qui la rend traître, c'est la répétition. Une chute au sol se refait pour chaque axe de caméra, chaque valeur de plan et chaque raccord. Dix, quinze, vingt fois. Aucune de ces chutes n'est dangereuse. La quinzième l'est, parce que le corps est fatigué et que la technique se relâche avant que la tête ne s'en rende compte. C'est la raison pour laquelle un coordinateur compte les prises et annonce la dernière.
La chute d'escalier
C'est celle qui impressionne le plus les gens et qui est, techniquement, la plus mécanique.
Un escalier est une géométrie. Il a un nombre de marches, une hauteur de marche, une profondeur de giron, un nez de marche plus ou moins arrondi, un mur d'un côté, parfois une rampe. Avant de tomber dedans, on le mesure. On décide du point de départ, du nombre de marches parcourues, de l'endroit exact où le corps doit s'arrêter, et de la façon dont il s'arrête, parce qu'un escalier ne freine pas tout seul.
Le travail consiste à transformer une chute en une suite de contacts choisis. On ne se laisse pas tomber, on se déplace vers le bas en contrôlant chaque appui, en gardant le dos rond et les bras fermés, et en donnant au montage l'impression d'un corps qui n'a plus le contrôle. La différence entre une vraie chute d'escalier et une chute d'escalier de cinéma est que la seconde est comptée.
Un escalier de décor peut être préparé : nez de marche adoucis, marches recouvertes, tapis hors champ dans la partie basse. Un escalier réel dans un immeuble réel, c'est autre chose, et cela se négocie avant, pas le jour même.
La chute de hauteur
C'est celle qui a le plus de matériel et le moins d'improvisation.
Une chute de hauteur se prépare comme une opération : on installe un réceptacle, cartons empilés ou airbag, on le mesure, on vérifie la zone de dégagement, on définit la trajectoire, et on la valide avec une chute d'essai avant que la caméra ne tourne. Le coordinateur est responsable de l'installation, et cette responsabilité est le vrai sujet.
Le travail du corps, lui, est mental autant que physique. Pendant la chute, il n'y a plus rien à corriger. Tout se décide au départ : l'orientation, le déclenchement, la position dans laquelle on veut arriver. Ensuite il faut tenir cette position pendant un temps qui paraît très long, sans chercher à regarder le sol, ce que le corps réclame en permanence.
Une chute de hauteur ne se répète pas beaucoup. Chaque prise coûte une remise en place complète du dispositif, et la fatigue nerveuse est réelle. Sur ce geste, la deuxième prise est presque toujours meilleure que la première, et la cinquième n'existe pas.
La quatrième chute, celle qu'on ne liste pas
Sur ma fiche, juste au-dessus des trois chutes, il y a un mot : câblage. C'est la quatrième famille et elle traverse les trois autres.
Une chute câblée est une chute freinée par un câble et un descendeur, tenus par une équipe de rigging. Elle sert à deux choses opposées : rendre possible une chute qu'aucun réceptacle ne pourrait recevoir, et rendre spectaculaire une chute qui, seule, ne le serait pas. On peut être ralentie, déviée, retournée en l'air, arrêtée à trente centimètres du sol.
Ce n'est pas plus facile, c'est autre chose. Le câble impose un point de traction sur le harnais, donc une contrainte sur le corps à un endroit précis, et il faut apprendre à ne pas lutter contre lui. La sécurité, elle, ne dépend plus seulement de vous : elle dépend d'une équipe, d'un calcul et d'un matériel. C'est le geste où la confiance dans les autres est la plus totale.
Ce qui change vraiment entre les trois
Une seule chose : ce qui absorbe l'énergie.
- Chute au sol : c'est votre technique qui absorbe. Rien d'autre.
- Chute d'escalier : ce sont les appuis successifs qui dissipent, marche après marche.
- Chute de hauteur : c'est le matériel qui absorbe, et votre travail est d'arriver dedans dans le bon axe.
C'est pour cette raison qu'on ne les apprend pas dans l'ordre des hauteurs. On apprend d'abord la chute au sol, longtemps, parce que c'est la seule des trois où il n'y a rien pour vous rattraper.
Le vocabulaire, si vous préparez un tournage
Quelques mots que vous entendrez et qui évitent les malentendus :
- Le réceptacle : ce qui reçoit, cartons ou airbag.
- L'axe : la direction dans laquelle le corps part et arrive. C'est le paramètre que le coordinateur répète le plus.
- La chute d'essai : la prise sans caméra qui valide l'installation.
- La dernière : quand un coordinateur annonce la dernière prise, ce n'est pas une négociation.
Ce que ce texte n'est pas
Ce n'est pas un mode d'emploi. Aucune de ces trois chutes ne s'apprend en lisant, et la chute au sol, la moins impressionnante des trois, est celle qui envoie le plus de gens chez le kinésithérapeute quand elle est apprise seule. Elles s'apprennent en salle, avec des tapis, avec quelqu'un qui regarde, et pendant beaucoup plus longtemps qu'on ne l'imagine.
Si vous engagez quelqu'un pour une de ces trois chutes, la question utile est simple : laquelle des trois, sur quel support, et combien de prises. Les trois réponses ne sont pas interchangeables.
Ma fiche d'aptitudes est publique sur France Cascade.