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Combien y a-t-il de cascadeuses en France ?

Une dizaine il y a dix ans, une cinquantaine aujourd'hui. Le seul chiffre daté de la profession, ce qu'il cache, et deux erreurs sur les récompenses de cascade.

On me demande souvent si les cascadeuses sont rares. C'est une question à laquelle on peut répondre avec un chiffre, ce qui est plutôt inhabituel dans ce métier.

Le seul chiffre public sérieux : dix, puis cinquante

Estelle Darnault est cascadeuse. Elle a doublé Michelle Rodriguez sur le dixième Fast and Furious et Selena Gomez sur Emilia Perez, et elle a passé huit mois à Budapest sur Moon Knight. En septembre 2024, dans le journal de Vénissieux, elle donne les deux nombres que tout le monde cite depuis : « Il n'existait en France qu'une petite dizaine de cascadeuses », et « Aujourd'hui, nous sommes une cinquantaine de femmes à exercer ce métier ».

Dix à cinquante en une décennie. C'est une multiplication par cinq, et c'est la seule estimation chiffrée, attribuée et datée que j'aie trouvée sur la profession en France. Il n'existe pas de registre officiel, pas de syndicat de cascadeurs, pas de statistique publique. Le chiffre vient d'une praticienne qui compte ses collègues, ce qui reste la méthode la plus fiable disponible.

Ce que le chiffre ne dit pas

Cinquante, à l'échelle d'un pays de soixante-huit millions d'habitants, c'est un village. Deux promotions d'une école d'ingénieurs. Un tournage a besoin d'une ou deux cascadeuses à la fois, rarement plus, et il les prend chez des coordinateurs qui travaillent avec les mêmes personnes depuis quinze ans. La croissance est réelle, la porte reste étroite.

Le chiffre ne dit pas non plus la répartition. Une partie de ces cinquante femmes travaille surtout en doublure, une autre surtout en combat, une poignée coordonne. Ce sont des métiers différents sous un seul mot.

Pourquoi ce chiffre est si difficile à établir

Il n'existe ni registre officiel des cascadeurs en France, ni syndicat propre au métier. Les cascadeurs relèvent du régime des artistes-interprètes, dans lequel ils sont nommés, mais aucune institution ne tient la liste de ceux qui exercent réellement.

Les seules listes disponibles sont donc des annuaires volontaires, où l'on s'inscrit soi-même. Un annuaire compte les gens qui se sont inscrits, pas les gens qui travaillent, et il additionne des débutants, des professionnels confirmés et des inscriptions abandonnées depuis trois ans. C'est pour cette raison que le chiffre d'une praticienne qui compte ses collègues de plateau reste, paradoxalement, plus fiable qu'une base de données.

Cela veut aussi dire qu'il faut se méfier des totaux qu'on lit ailleurs. Quand un article annonce plusieurs centaines de cascadeurs en France, il compte des inscriptions. Quand Estelle Darnault dit cinquante, elle compte des femmes qu'elle croise sur les tournages.

Le film qui a rendu le métier visible

En 2022 sort Cascadeuses, un documentaire d'Elena Avdija, coproduction suisse et française, qui suit trois cascadeuses : Virginie, Petra et Estelle. Le film a remporté la compétition Focus du Zurich Film Festival, puis le Prix du cinéma suisse du meilleur documentaire en 2023.

Ce que le film montre, et que je n'avais lu nulle part avant de le voir, c'est la nature du travail réellement proposé. Dans un cinéma qui écrit peu de rôles d'action pour les femmes, une grande partie des journées d'une cascadeuse consiste à jouer des femmes qu'on frappe, qu'on jette, qu'on traîne. Ce n'est pas une plainte, c'est une description de commande. La question de savoir combien nous sommes est moins intéressante que celle de savoir ce qu'on nous demande de faire.

La reconnaissance existe, mais pas là où on croit

Les récompenses de cascade forment un paysage que presque personne ne connaît, et où circulent beaucoup d'erreurs.

Les Taurus World Stunt Awards ont été créés en 2001 par Dietrich Mateschitz, le fondateur de Red Bull. Ce sont les prix professionnels de référence, avec des catégories qui décrivent le travail réel : Best Fight, Best High Work, Best Stunt Rigging, Best Work with a Vehicle, Hardest Hit, et une catégorie propre au travail des femmes, Best Overall Stunt by a Stunt Woman.

Virginie Arnaud, cascadeuse et régleuse française, a remporté un Taurus World Stunt Award dans la catégorie Best Fight. C'est un fait, et il est vérifiable. On lit parfois, y compris sur des pages qui la concernent, qu'elle aurait été nommée aux Oscars pour un combat. Cette nomination n'existe pas, parce que la catégorie n'existe pas : l'Academy n'a jamais eu de récompense compétitive consacrée à la cascade, et la toute première sera décernée en 2028. La confusion est compréhensible, elle n'en reste pas moins fausse, et elle dessert une carrière qui n'a aucun besoin d'être augmentée.

L'Oscar des cascades arrive en 2028, pas en 2027

Autre erreur qui circule beaucoup. En avril 2025, l'Academy a annoncé la création d'une récompense pour la conception de cascades. Elle sera décernée pour la première fois lors de la centième cérémonie, en 2028, et elle récompensera des films sortis en 2027.

Les titres de presse qui annoncent « à partir de 2027 » parlent de l'année d'éligibilité, pas de la cérémonie. La différence a l'air d'un détail. Elle ne l'est pas quand c'est votre métier qui attend depuis un siècle d'être nommé dans une catégorie.

Et en Belgique ?

Aucun chiffre. Il n'existe pas de registre belge des cascadeurs, pas d'association professionnelle, pas de recensement. Le pays a une société de cascade établie, Into Action à Alost, fondée en 2002, et des cours à Anderlecht ouverts en 2016. Il n'a personne pour compter.

Concrètement, cela veut dire qu'aucune cascadeuse belge ne peut dire combien elles sont, et que la seule façon de le savoir serait de les appeler une par une. Je serais très surprise que le total dépasse le nombre de doigts de deux mains.

Ce que ça change quand on entre maintenant

En 2024, j'ai passé le stage de sélection du Campus Univers Cascades. Six candidats ont été retenus sur vingt pour le cursus long. Ce ratio dit mieux que n'importe quel discours où en est la profession : il y a beaucoup plus de gens qui veulent entrer que de places, et en même temps beaucoup moins de professionnelles en exercice qu'il n'en faudrait pour couvrir les besoins réels d'un cinéma d'action européen.

Les deux choses sont vraies en même temps. La profession se féminise vite en pourcentage et reste minuscule en valeur absolue. Quand une production cherche une cascadeuse qui parle néerlandais et qui peut jouer une scène dialoguée, elle ne choisit pas dans une liste de cinquante noms. Elle en trouve trois.

Sources : Expressions, journal de Vénissieux, 21 septembre 2024 · Cascadeuses, Elena Avdija, 2022 · Taurus World Stunt Awards · 100e cérémonie des Oscars

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